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Quelques remous

  • 16 févr. 2022
  • 6 min de lecture
Allez respire encore (allez, allez, allez).
Clara Luciani

Devant moi, un petit pont de bois. Je décide de m’y asseoir pour soulager mes poumons encore diminués. Mon amie part retrouver les traces du chemin dont nous nous sommes écartées. Entre mes deux pieds bercés par la gravité, je regarde l’eau couler.

Elle se faufile avec agilité entre les îlots de neige accumulée, déterminée à poursuivre sa course dans le sens dicté par le courant depuis la nuit des temps. Ici et là pourtant, tourbillons fous et drôles de remous témoignent d’une irrégularité dans le fond de son lit, d’une anomalie dans le circuit, venue troubler la pureté cristalline et lui rendre sa poésie.


Dans l’espace sans forme où dansent les esprits, celui de l’Eau me repère et voici comment je pourrais traduire ce qu’il me dit :« Enfant de la Terre… Une guerrière de lumière sait prendre les armes quand le combat lui semble nécessaire. Si tout était possible, qu’aimerais-tu faire ? Écoute. Écoute en profondeur… »


Alors, comme un aileron fend la surface de la mer en douceur,

Une réponse a surgi du silence de mon cœur :


J’aimerais ouvrir le feu avec la puissance de mes mots

Déchirer le voile de l’illusion avec la pointe acérée de mon stylo

J’écrirai avec mon sang asphyxié s’il le faut

Sans m’excuser de simplement te partager

Ce qui agite l’océan de ma réalité

Sans te servir de bons sentiments réchauffés

Sous prétexte qu’il faut sourire et positiver

J’aimerais en vérité te raconter l’histoire…

De la nuit noire que je viens de traverser


Petite étoile affairée aux quatre coins du ciel

Ayant négligé de prendre soin d’elle

Trébuche et tombe soudain dans le co-vide

Un trou noir qui l’absorbe toute entière

Elle s’enfonce et chute, petit bolide

Dans un endroit austère où même la foi est privée d’air…

Bienvenue en enfer


Petite étoile décrochée du ciel

A perdu l’usage de ses ailes

Engluées dans le mazout épais d’une société plus malade qu’elle

Attaquée violentée agressée

Dans les structures sensibles de son intégrité

Elle s’agite, se débat, compte bien ne pas en rester là

C’est loin d’être son premier combat.

Rien à faire, plus elle se démène plus les ténèbres l’enserrent,

La bâillonnent et la retiennent prisonnière

Faisant régner la terreur

Dans ses terres intérieures.


À l’idée de ne jamais se réveiller

Petite étoile n’a plus le cœur de briller. 

La lutte dure depuis déjà trop longtemps,

Mon corps, dans un ultime effort, organise son propre effondrement.

Il y a d’abord un immense embrasement

La douleur afflue de tous mes nerfs en même temps

Jusqu’à la racine de mes dents.

Et puis, c’est l’épuisement.

Reins, poumons, cœur, foie

Le muscle, le gras, la voix.

Tout fout le camp. 

Et pourtant…


Le supplice des organes, l’envie d’éclater mon crâne,

Le corps décharné, l’impossibilité de s’alimenter,

Le creux dans mes intestins et le hurlement de la faim…

Ce n’est rien.


Ce n’est rien, à côté du regard lointain de celui qui ne tend pas la main

Du secours qui ne vient pas secourir

De ces personnes qui n’écoutent pas quand j’ai la sensation de mourir

De ces médecins rivés sur leurs machines à gagner du temps.

On meurt d’abord de n’être pas vu, tu comprends ?

Loin de moi l’idée de faire des généralités

Ceci est le récit d’une expérience parmi des milliers.


Allez, regarde-moi, ici, maintenant !

Petit cadavre ambulant

Que tu voudrais masquer

Alors qu’il peine à respirer


Il faut d’abord s’enregistrer dans le système

Pour avoir droit à un peu d’oxygène

Respecter des protocoles bêtement

Prendre des décisions froidement

Je ne suis plus un être humain suffocant,

Mais une donnée sur un écran.

Au nom de la santé, maltraiter les gens.

Aidés « si » pass sanitaire, « si » test validé et payé cher…

Aimés « si » sages et bien dans le rang, « si » bonnes notes à l’école…

Ras-le-bol.


Je ne sais pas toi, mais moi, j’en ai marre d’être « bien élevée » de cette façon.

J’en ai marre de cette aide conditionnée, de cet amour au rabais,

De ce chantage odieux et malhonnête sous prétexte qu’il vient d’une autorité.

Ça n’a que trop duré.

J’ai envie de respecter nos représentants

Parce qu’ils soutiennent notre déploiement,

Nous permettent d’aller en avant,

De garantir notre souveraineté

Et non parce qu’ils menacent de confisquer nos jouets

Ou de nous mettre au piquet.


Quand refusera-t-on d’être sermonné ou refoulé au lieu d’être accueilli,

À l’hôpital comme dans la vie,

Dans un moment de détresse et de fragilité ? 

Nous sommes avec les autorités comme nous sommes avec nos parents.

Nous passons parfois notre vie à attendre d’eux ce qu’ils ne pourront jamais nous donner vraiment.

Promesse mensongère d’une sécurité, qui ne se contrôle ni ne s’achète,

Mais se cultive d’abord au-dedans.


Quand sortira-t-on de nos postures d’enfants obéissants pour retrouver le pouvoir de dire non ?

Nous faut-il vraiment être privé d’air pour enfin jouir de notre droit fondamental à respirer ?

Oui, oui, je sais, je suis en colère…

J’ai même le cœur qui saigne sévère,

Et ça ne date pas d’hier…

Comment avons-nous pu autant oublier

La compassion, la réelle attention, l’élan d’aider ?


J’ai mal à la Terre.

J’ai mal à l’hiver.


Je cherche en vain mon salut

Dans une foule d’enfants perdus

Qui n’ont plus accès au vivant qui les porte et les constitue.


Alors, petite étoile solitaire fait ce qu’elle sait bien faire :

Quitter son esprit meurtri autant que sa chair

Abandonner son manteau d’os et de peau

Partir trouver refuge tout là-haut.

Même si elle connait le prix à payer d’une telle démission volontaire…

Dans ses yeux qui reflètent l’univers

Quelqu’un a éteint la lumière.


Pendant de longs jours, j’ai le souffle court

La capacité de parler endommagée

Le sourire absent et le cœur lour

Je ne sens plus l’Amour.


Pourtant, l’Amour, lui, ne cesse d’essayer de me trouver

Il ne m’a jamais laissée tomber

Il est partout, à ma portée.

Il est dans la prière

Dans cet endroit au fond de moi qui ne peut en aucun cas être abîmé

Il est dans les actes de mon père

Dans les paroles de ma mère

Dans les petits plats confectionnés,

Dans les soupes moulinées et les pots pour bébé qu’on vient m’apporter,

Dans tous les remèdes qui arrivent par courrier.

Il est dans les larmes versées par les miens à mon chevet

Dans les tonnes de messages et de soins que je réceptionne

Témoins du chaudron de l’amitié qui bouillonne.


Un à un, je récupère les petits morceaux égarés de ma foi

Chez tous ceux qui ont gardé confiance, quand moi je n’y parvenais pas.


Et puis c’est arrivé.

Ce jour où une laborantine m’a parlé, m’a écoutée pour de vrai.

Avec empathie, bienveillance, humanité.

L’amour s’est infiltré dans le mur fissuré de ma vulnérabilité.

Ce même jour où j’ai pu faire quelques pas mal assurés dans la rue

Lorsque la vue d’une petite dame âgée

Qui posait ses pieds avec une infinie précaution sur la chaussée verglacée,

A eu raison de mes dernières retenues.

D’un claquement sec, comme on casse une noix en deux hémisphères

Mon cœur s’est brusquement rouvert

Le mur a cédé

Un fleuve puissant s’y est engouffré

Offrant à mes cellules assoiffées

De s’abreuver d’Amour à volonté


Pour y plonger tête la première

Il m’a fallu quitter cet habit de misère

L’attachement à l’idée que je ne mérite pas d’être aidée,

Que je ne mérite pas d’être aimée.

La vérité c’est que dans l’invisible comme dans la matière,

Je suis aimée et fort bien entourée.


Une fois ces dernières couches décapées

Ne reste de moi qu’une petite étoile nouvelle-née

Qui se rappelle avoir fait tout ce voyage

Juste pour exister…

Et remplir quelques pages.


La thérapeute, devenue patiente pas-très-patiente

Finit par accepter d’être convalescente

Il est l’heure de changer l’eau des fleurs

Retirer cette feuille qui meurt

Contempler les montagnes et les oiseaux

Tout ce qui hisse haut et beau

Oui, merci à la beauté, à l’harmonie

De toujours guider mon retour à la vie



Dans la blanche forêt, l’eau continue de ruisseler

Mon amie a retrouvé le sentier

Je me suis remise en route, reposée.

C’est tout ce que je peux te souhaiter pour cette nouvelle année,

Retrouver ton chemin, frère humain.

Retrouver le chemin du prendre soin

Puisses-tu y rencontrer derrière ton Je

Un peu de Tu, un peu de Nous…

Dans un monde à genoux

Ça finira bien par faire quelques remous

Une poignée de gens debout.

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